Valcele (cont...)

Notre voyage n’aura pas été horizontal mais vertical. Nous ne sommes pas allés très loin. Nous ne nous sommes pas étendus. Mais nous avons creusé, couche par couche. Et en arrivant dans cette communauté-là, nous savions que nous soulevions la dernière couche. 

Que nous atteignons le plus précaire, le plus brut, le plus cru. Mais forts de chaque étape qui avait précédé, nous étions prêts. Au final, la dernière couche n’est qu’une couche de plus.

Nous passons 2 ou 3 heures dans la cuisine d’une connaissance de Chuck. Sept filles de trois à quatorze ans, un bébé, un garçon, parfois deux. De jueunes poulets courent partout dans la cuisine en piaillant. Les petites filles picorent dans un sachet de nouilles instantanées, la mère partage une grande pastèque amenée par Chuck. Nous jouons de la musique. Max essaye d’apprendre des accords de guitare au plus jeune Parfois, Larouka danse.

Dans la famille suivante, une jeune fille vient nous demander le code pour déverrouiller son téléphone, comme si – puisqu’on était des gadje – on devait savoir ! Le portable devait être volé. Plusieurs gamins nous ont présenté des téléphones, pensant que nous saurions probablement le code d’ouverture.

Nous avons rebroussé chemin après quelques heures dans la communauté, avant que la nuit ne tombe. La voiture nous a lâché sur les routes boueuses, à un kilomètre seulement. Il a fallu pousser, pousser, pousser. Quelques Rroms qui passaient par-là se sont joint à nous pour essayer de faire redémarrer l’engin… rien à faire. Nous rentrons à pied par la forêt, aboyés par les chiens.

Pour sauver la voiture, le voisin a bien une idée. C’est ainsi que le lendemain, on monte sur la charrette tirée par Stella, la forte jument de la famille. Sur la route, il me donne les rênes et je me vois conduire une calèche à toute vitesse dans le village de Valcele… une expérience exceptionnelle ! Quand on atteint la voiture, il suffit d’atteler Stella au capot et de la lancer au galop. Chuck est au volant et après une vingtaine de mètres, l’engin redémarre. Mais pour rien au monde je serais rentrée en voiture. Le tremblement de la calèche me plaît bien plus !

 

Le matin de notre dernier jour à Valcele, il fait enfin beau. Le jour de la récolte d’automne est arrivé. La famille Rrom que nous avions rencontrée passe par notre maison et on embarque sur leur charrette en direction de la forêt. Tout le monde est là, nous sommes 11 en équilibre, ballotés sur le chemin. A côté de la jument qui nous tire péniblement trottine son poulain. Nous remontons la forêt par un chemin sinueux, croisons plusieurs autres familles de la communauté ; c’est le jour de la récolte. Chacun munis d’un sceau, nous commençons à ramasser des glands sous les grands chênes. Le soleil fait des percées dans les feuillages. Le sol est tapissé de crocus, de mousses vert tendre et de feuilles mortes. Les chevaux se reposent, le poulain dort au pied d’un arbre. Pendant des heures, nous ramassons la nourriture des porcs pour l’hiver. Les familles s’appellent en criant d’un bout à l’autre de la forêt. Les enfants ramassent, jouent, ou dorment sur les charrettes. Le tableau est magique. Après quelques heures, nous partageons le pain, assis sur nos vestes. La scène est ancestrale.

En fin d’après-midi, chargés de kilos de glands, la petite troupe s’en retourne. Le fils se glisse dans un verger et, rapide comme l’éclair, secoue un arbre pour nous ramener dans son t-shirt une dizaine de pommes bien rouges. Nous les croquons, serrés à l’arrière alors que le soleil décline déjà.

Nous allions reprendre la route de l’ouest dans quelques heures. La route du retour.