Rio Grande-Punta Arena

Perdue je demandais mon chemin à quelques gosses qui passaient. Un roulait sur un vélo tout rouillé et minuscule. J'étais surprise comme les gens ne correspondaient aucunement à l'atmosphère étrange de cet endroit et c'est avec grande dévotion qu'une fille un peu grosse avec des bonnes joues roses, moulée dans un leggins panthère, m'a accompagnée à la porte. 

En entrant dans la cage d'escalier, je n'en revenais pas tellement c'était glauque, je me demandais "Mais qu'est-ce que je fous là?!? Quel va être l'état de la piole dans laquelle je vais dormir?". Les murs étaient laissés en semi-construction en béton, les portes taguées, la petite fenêtre en haut éclatée. Elle donnait sur une petite cour où jonchaient mille débris autour de quelques jeux pour enfant en métal peints de couleurs joyeuses. Quartier d'immeubles au style communiste, tous identiques, gris, mal entretenus et vitres pétées. Pendant que j'observais les fenêtres des voisins, j'entendais raisonner les aboiements des chiens errants qui hurlaient au rez.

J'ai pris mon courage à deux mains, j’ai ravalé ma grimace angoissée, et j’ai frappé à la porte. A ma grande surprise je suis entrée dans un chouette petit appartement aux murs remplis de souvenirs de voyages autour du monde. Nancy (la chica qui me loge) m’a montré rapidement ma chambre, la cuisine et salle de bain. Ma chambre se rapprochait plus à l'ambiance du quartier, des fils électriques partout, un matelas miteux avec un semblant de vieux linge rongé qui le recouvrait, à côté, une étagère déglinguée avec quelques vieux jouets en plastique poussiéreux.

Nancy avait un air de gentille sorcière, une longue chevelure décolorée frisée en bataille, le visage marqué, pas très causante mais très tranquille. Elle buvait des litres de mate, une boisson typique du Chili, on rempli une tasse de cette herbe, on ajoute progressivement de l'eau bouillante et à l'aide d'une paille à filtre on la boit à petites lampées. 

Chez Nancy, il y avait une seule chose qu'il ne fallait surtout pas toucher, ses plantes. Elle tenait dans un coin du salon une collection impressionnante de plantes verdoyantes, elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux, elle y apportait plus d'importance qu'à n'importe quel être humain. Elle croyait en un esprit émanant de chaque feuille, dégageant une énergie particulière.

Douce après-midi à contempler au loin une fine ligne bleu à l'horizon et je pensais à quel point j'avais hâte de m'y jeter, de respirer l'air marin, d'entendre le bruit de l'eau qui se retirait sur la plage. Je me suis mise à lire sur mon lit le dos contre le crépi qui s’effritait. D'une oreille j'entendais les commentaires de la télé dans la chambre à côté. La mère de Nancy y dormait et était légèrement sourde. Le soir toute la famille a débarqué, la maison s'est animée et plus la soirée avançait plus il faisait chaud. Tous s'agitaient, riaient, couraient, sautaient dans ce minuscule salon. Régulièrement je sortais pour fumer avec Michel le fils de Nancy. On restait dans la cage d'escalier. Michel était magicien et faisait disparaître, apparaître, tourner, sauter des cartes en fumant. La lumière s'éteignait automatiquement toutes les 20 secondes. Je riais et ça raisonnait, je commençais même à m'affectionner à ces escaliers qui m'effrayaient tant à mon arrivée. 

À table, la seule qui restait muette et calme, était la grand-mère, on sentait qu'elle en avait assez dit le reste de sa vie. Sa surdité n'était que sélective, elle avait avec l'âge atteint une sérénité, elle écoutait, observait toute la tablée patiemment.

La soirée s'est terminée à 3 heure du matin. Le lendemain on a chargé mon sac et ma planche dans la petite Fiat de Nancy. Je voulais passer la frontière chilienne pour arriver à Punta Arena mais entrée dans la billetterie du terminal, j'ai appris que le bus était complet, prochain départ le lendemain. Ne voulant pas rester une minute de plus à Rio Grande, j'ai été conduite à la sortie de la ville pour faire du stop. La route était parfaite pour ça, droite, large avec une voie d'arrêt sur le côté. J'ai remercié Nancy et elle m'a serrée fort de ses petits bras fripés. Je lui ai fait un dernier signe avant de voir la petite Fiat grise disparaître dans un virage. L'air était divin, un vent Ried soufflait de la mer. Je n'est pas eu le temps de tirer plus que trois tafs de ma clope, qu'un 4x4 s'était arrêté, avait chargé mes affaires et annoncé avec un grand sourire "Nosotros vamos en Punta Arena". J'ai répondu bêtement "Si, si !" et je m'installais confortablement dans les gros sièges en cuir. On roulait.