Je tourne autour

21 octobre,

Le soleil aventure, sans se presser, quelques rayons et se lève plus paresseusement que moi.

Il fait bleu. 

Entre ciel et mer, la route n'est que tours et détours au creux de collines et de forêts denses. Seulement, quand, au hasard du chemin, un sommet plus haut que les autres permet enfin de voir le lointain, d'enfin observer l'espace dans son entier: quelle respiration !

Les montagnes de Honshu, île principale du Japon de l'autre côté du bras de mer, sortent timidement de l'horizon, à peine plus bleues que l'eau. Les vents joueurs font danser les feuilles des arbres avec le grand espace qu'on a surpris nu, dépourvu de son maquillage de soleil et de son manteau de nuages, mal coiffé.

Silence.

Vent du nord-est.

Tout rappelle le premier matin du monde.

Ne reste de l'été qu'une odeur de fête et les cris des enfants qui jouent dans les villages au loin.

Je descends du fourbi de montagnes traversée cette dernière semaine. Les nuits sont froides et les parois de ma tente oscillent sous les vents qui convergent aux pieds des monts.

Je suis à la frontière de la troisième étape du pèlerinage appelée Illumination et de la quatrième et dernière étape nommée Nirvâna.

Ce soir, tambours sur la route qui serpente dedans la montagne. Matsuri. Chars géants aux milles lanternes portés par  un trentaine d'hommes. C'est la fête et le jeune pèlerin étranger que je suis y est convié. Avant les bouches, c'est les mains qui parlent. Nourriture, cadeaux et boisson. Pas de questions.

Sun, Mana, Taka, Soske m'offrent à boire à manger. On rit et déjà la nuit est là. Assis au milieu de la route entre chars et fêtards, les canettes de bières et les plats de curry s'amoncellent.

Manabu et moi rions aux larmes.

Sun, me pose mille et une questions en buvant d'une main sa bière et en mimant une bagarre avec Manabu de l'autre. 

Soske, le plus jeune et le seul de mon âge, partage mon calme et m'explique le pourquoi du comment de ces chars et ces lanternes.

Taka m'offre un tissu imprimé de kanjis, réservé aux hommes portant les chars.

Tous inscrivent leur nom sur mon bâton de pèlerin.

La nuit est tombée, l'heure avance  et déjà les chars doivent repartir. Je regarde mes nouveau amis, soudain redevenu sobre, soulever les géants de bois et prendre le chemin de la ville. De mon côté, le cœur en fête, je m'enfonce dans la montagne au son des tambours et des chants des hommes qui avancent, char sur l'épaule, dans un cortège qui s'éloigne et qui, ce soir-là, à l'orée des nouveaux monts devant moi, tiens du merveilleux.

Ce soir, quelques mots de Jean Grosjean qui me font sentir passant des jours qui passent mais qui brillent d'une lumière nouvelle chaque jour qui passe.

« Que gagne-t-on à faire tout ce qu'on fait sous le soleil ? Une époque s'en va, une époque s'en vient et la terre demeure. Le soleil se lève, le soleil se couche et il regagne le lieu de son lever. Le vent va au sud, le vent va au nord, il tourne et il retourne à ses détours. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'est pas remplie, et ils continuent d'y aller. » - Jean Grosjean